Le fiasco turc : un sérieux avertissement pour l’Europe

LaLibre.be -  29/08. Contribution externe. Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.

A travers le deal négocié par Angela Merkel avec Erdogan, l’Union européenne se décharge sur la Turquie de l’accueil des réfugiés syriens moyennant une indemnité de 3 milliards d’euros et des facilités pour les visas des citoyens turcs voyageant vers un Etat membre de l’Union. Déjà moralement douteux, cet accord devient politiquement caduc du moment que la Turquie s’engage dans la voie d’un régime autoritaire.


En plus de sa propre dérobade au regard de ses obligations internationales vis-à-vis des réfugiés, l’UE, championne autoproclamée des droits de l’homme tous azimuts, avalera-t-elle la couleuvre du rétablissement de la peine de mort dans un Etat dont elle négocie encore aujourd’hui l’entrée en son sein ? Le rapprochement entre Ankara (partenaire de l’Europe au sein de l’Otan) et Moscou, qui poursuit sa pression sur l’Ukraine, pourra-t-il lui aussi être ignoré ?

À quoi sert l’Europe ?

Si l’Europe, forte de 500 millions d’habitants et d’un PIB dix fois supérieur à celui d’une Turquie peuplée de moins de 80 millions d’habitants, se voit contrainte de céder au chantage du leader déterminé de sa voisine, sera-t-elle jamais en mesure de relever les deux autres grands défis stratégiques du XXIe siècle : d’une part, la pression migratoire du Sud vers le Nord qui va aller grandissant aussi longtemps que persistera la divergence extrême des niveaux de vie et de liberté et, d’autre part, la confrontation avec les Etats-Unis et la Chine sur l’accès aux ressources naturelles, climat inclus, qui se profile comme la grande question géopolitique de notre temps ?

C’est le véritable enjeu que révèle le fiasco turc. Il pose la question : à quoi sert une Europe intergouvernementale, incapable d’une véritable politique étrangère et réduite à une lâche coordination diplomatique, faute d’une capacité stratégique propre, c’est-à-dire d’une défense commune ? Le destin géopolitique de l’Europe se ramènerait-il à celui d’une province atlantique de l’allié américain, tête de pont de l’Empire états-unien en Eurasie ? Qu’adviendrait-il alors du modèle de société européen, produit d’une civilisation humaniste dont la course est pourtant loin d’être achevée ?

Trois carences graves

L’accord Merkel-Erdogan est le produit de trois carences graves de l’UE; d’abord son incapacité, en raison de ses divisions internes, d’empêcher la guerre d’Irak qui est à l’origine du déferlement de réfugiés et de terroristes du Moyen-Orient vers l’Europe et qui épargne l’Amérique du fait de sa géographie; ensuite, le refus de l’Europe d’organiser la protection de sa frontière méditerranéenne, et son retard dans la coordination policière et judiciaire face au terrorisme; enfin, son incapacité de distribuer les 2 à 3 millions de réfugiés entre ses 28 Etats, un manquement grave à ses responsabilités internationales et à la doctrine de solidarité dont elle se réclame.

Trois enseignements

Cet accord scandaleux fournit trois enseignements sur la politique étrangère de l’Europe.

Premièrement, son option "droits-de-l’hommiste" comme alternative à une politique de pouvoir est intenable pour une véritable grande puissance, car elle apparaît immanquablement comme une posture cynique : outre qu’elle ne fait que rationaliser un refus immature d’assumer la responsabilité de sa propre sécurité, elle amène l’Europe à se renier face au reste du monde sur son message : en pactisant avec un régime autoritaire dans son voisinage, elle perd tout crédit pour plaider la démocratie en Asie ou en Afrique. L’Inde, la Chine, le Brésil, le Congo ou l’Afrique du Sud ne s’y tromperont pas.

Deuxièmement, l’Europe s’est laissé enrôler à la légère au moment de l’effondrement de l’URSS dans une poursuite de la stratégie américaine d’endiguement, cette fois de la Russie post-soviétique à laquelle participe la Turquie. De la même manière, la Turquie est aussi une carte maîtresse américaine au Proche-Orient où Washington mène une "realpolitik" du pétrole et de sécurité d’Israël. Du coup, l’UE doit gérer son rapport à Ankara selon les attentes de Washington que les régimes autoritaires, pourvu qu’ils protègent sérieusement les intérêts économiques américains, ne gênent pas outre mesure, mais qui ne laisseraient pas une défection turque vers la Russie impunie.

Troisièmement, l’Europe, faute d’une vision réaliste du rapport complexe entre démocratie et développement dans le Sud, ne joue pas dans le co-développement Nord-Sud, condition du freinage des pressions migratoires, un rôle à la mesure de son effort financier d’aide au développement, le plus élevé du monde : le mélange d’un discours européen idéaliste en faveur des droits de l’homme et d’intérêts commerciaux nationaux très triviaux rend son action inopérante. Au total c’est dorénavant la Chine, et les intérêts américains, qui évincent l’Europe de l’Afrique. De même l’Europe est en passe de perdre son statut de laboratoire et de leader en matière d’organisation d’un ordre international de développement durable fondé sur le droit et la solidarité dans le partage des ressources et la lutte contre le changement climatique.

Attention danger

Nul ne sait ce qu’il va advenir de la Turquie, ce qui ajoute un facteur d’incertitude à l’équilibre régional qui n’en avait pas besoin. Erdogan est-il un réformateur en quête d’un pouvoir discrétionnaire pour hâter la modernisation de son pays, ou est-il un dictateur en puissance qui joue du nationalisme revanchard pour dissimuler ses échecs et la corruption afférente ? La "désoccidentalisation" de la Turquie est un scénario à haut risque et l’alliance russe une illusion. Au bout du chemin, le risque de déstabilisation de la Turquie (encouragé par une CIA soucieuse d’un régime plus fiable ?) qui complique encore l’équation proche-orientale, représente un danger pour l’Europe.

On en revient à la question préalable : sans défense commune, au sein de l’Otan, l’Europe peut-elle avoir une politique étrangère crédible vis-à-vis de la Turquie, de la Russie, de la Chine, et surtout des Etats-Unis, son allié historique ?