« Profil bas » pour les communautés chrétiennes de Turquie

Par Naher ARSLAN  (Fédération des Assyriens de Belgique)
L’Orient- Le Jour  - 28/07/2016

Le coup d'état militaire du 15 juillet 2016 a échoué. Certes, nous pouvons y voir une victoire de la démocratie sur des putschistes insatisfaits de leur gouvernement. Mais la Turquie est bien plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, elle regroupe en effet de nombreuses communautés linguistiques, religieuses et culturelles. Leur situation est souvent précaire, dans une société chancelante entre l'ultranationalisme et l'islam modéré, à la façon du président Recep Tayyip Erdogan.


Nul doute que la nuit du 15 au 16 juillet 2016 fut longue pour tous les citoyens de Turquie, les vacanciers européens dans les hôtels des stations balnéaires, les journalistes et les hommes et femmes politiques du pays. Tous ont craint pour leur vie, pour leur liberté, pour leur stabilité. Les grands absents de ce tableau, dont peu de médias ont parlé, sont les communautés chrétiennes, minoritaires en Turquie. Les Assyriens, les Arméniens et les Grecs ont passé la nuit devant leurs télévisions, suivant les événements en direct, un chapelet en main, et priant pour leur sécurité, dans une région du monde où « putsch » a souvent été synonyme de pogrom et d'insécurité dans le passé.

L'histoire qui se répète

Revenons un peu en arrière. L'exode massif des communautés chrétiennes de Turquie a commencé après le génocide de 1915, durant lequel les Arméniens, les Assyriens et les Grecs ont été exterminés. Leurs survivants ont parfois fait le choix de s'exiler en Occident, et parfois décidé de rester sur leurs terres et reconstruire ce que la folie des ultranationalistes Jeunes-Turcs (gouvernement au pouvoir en 1915, instigateur du génocide) leur a enlevé lors de la Première Guerre mondiale. Ce sont ces derniers qui ont été les victimes collatérales des coups d'État de 1960, 1971 et 1980.

L'instabilité provoquée par ces putschs militaires et la rébellion d'une partie des Kurdes de la Turquie orientale – marquée par le soulèvement du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan – a provoqué l'exode massif de milliers de survivants assyriens et arméniens du génocide de 1915, utilisés en véritables boucliers humains et pris en étau par un conflit armé qui ne les concernait pas directement.

Malgré une certaine stabilité apparente durant les 30 dernières années, leur situation reste précaire dans un pays où le nationalisme turc ne laisse aucune place à une identité différente de la société dominante.
Par conséquent, il n'est pas surprenant de voir ces mêmes communautés craindre le pire lorsque l'armée s'est déployée à Istanbul et Ankara dans la nuit du 15 juillet 2016. Les réminiscences de 1980 sont dans tous les esprits, la crainte est grande et leur nombre est encore plus restreint qu'il y a une trentaine d'années.

Pour autant, l'inquiétude que provoque un gouvernement dirigé par M. Erdogan qui mène ce pays à la Constitution laïque vers une société où l'islam aurait davantage de poids demeure bien présente auprès de toutes ces communautés. Leur survie est aujourd'hui un enjeu capital. Lorsque le choix entre un grand saut dans l'inconnu provoqué par un quatrième coup d'État militaire, ou le maintien d'un gouvernement ouvertement hostile à la liberté des ces communautés plurielles s'offre à elles, elles ne peuvent qu'opter pour le moins pire des fléaux.

Neutralité et prudence

Une source anonyme assyrienne en Turquie, contactée 48h après la tentative de coup d'État, confirme les craintes d'une majorité d'Assyriens dans la région du Tur Abdin (en syriaque, expression qui signifie la Montagne des serviteurs), dans l'extrême est de la Turquie, non loin de la frontière avec la Syrie : « La priorité est de sécuriser les monastères, églises et autres vestiges qui datent bien souvent du début de l'ère chrétienne. En 1980, ces lieux ont été pris pour cible par des villageois kurdes qui ne voient pas d'un très bon œil la présence de vestiges chrétiens dans leur voisinage. Il faut se préparer au pire, nous sommes toujours perçus comme des traîtres par beaucoup de nos voisins kurdes. Nous ne connaissons pas encore les réelles répercussions de cette tentative de coup d'État à long terme. Il faut faire profil bas, et montrer notre neutralité dans les affaires de l'État. En même temps, nous espérons que les projecteurs braqués sur la Turquie à l'heure actuelle permettront de mettre un peu en lumière notre situation précaire et les difficultés que nous avons au quotidien à être "différents" dans ce pays qui est pourtant le nôtre. »

La prudence est de mise. Pour autant, il y a là quelque chose de paradoxal. Dans un pays qui a vocation à rejoindre l'Union Européenne, des citoyens turcs, nés en Turquie et dont les ancêtres y étaient bien avant la création de la République, souhaitent faire « profil bas » pour assurer leur sécurité. Dans une véritable société démocratique et laïque, la voix de la majorité est certes souveraine, mais la minorité doit avoir voix au chapitre. Nul n'est citoyen de seconde classe en Turquie selon sa Constitution. Hélas, la réalité est tout autre, et les pays alliés de cette république dirigée par l'AKP pratiquent trop souvent la politique de l'autruche lorsque la question des droits des minorités religieuses apparaît soudainement sur la table des négociations politiques.

Par conséquent, quel avenir pour les minorités chrétiennes de Turquie ? Nul doute que la vitesse à laquelle les choses avancent dans ce pays apportera des réponses à cette question, au risque d'augmenter encore davantage l'angoisse des diasporas assyrienne, arménienne et grecque du monde entier, qui redoutent plus que jamais de voir leurs derniers représentants baisser les bras et prendre le chemin de l'exode, comme ils l'ont fait, il y a des décennies. La perte serait colossale pour la région. La diversité existe en Orient depuis toujours, le vivre-ensemble aussi.

Naher ARSLAN
Président de la Fédération des Assyriens de Belgique